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La République Municipale & Contrebandière de Banyuls


Ce document a été élaboré à partir du texte conférence et de l'aimable autorisation de Jacques SAQUER Docteur en Histoire, Agrégé de l'Université.

La République Municipale et Contrebandière de Banyuls 1780-1850

Laborieusement définie sur le plan diplomatique à la suite du Traité des Pyrénées au coeur du 18ème siècle, la frontière franco-espagnole dans la partie orientale des Pyrénées ne s’est imposée aux frontaliers qu’au début du 19ème siècle et davantage pour des raisons d’ordre public ou de politique économique que par des nécessités stratégiques .
Pendant plus d’une centaine d’années cette région frontalière est oubliée de la France; à l’aube d’une révolution industrielle et de l’Espagne plongée en décadence à la suite de la guerre de 30 ans.   
En cette fin du 18eme siècle, il devint pourtant évident que des dangers croissants apparaissaient pour l’ordre public français et même espagnol.
Depuis toujours, les habitants de Banyuls vivaient à peu près isolés du côté des terres, ouverts seulement à l’appel du large par la grâce du roi de France Louis XIII en 1642, mais peu attachés aux enracinements de l’histoire. Ils étaient d’abord “fills de Banyuls” enfants de Banyuls, rudes gaillards condamnés à vivre durement de leurs maigres terres en terrasse d’où ils réussissaient déjà à tirer un vin incomparable, vivant plus aisément de toutes les occasions que leur offrait la mer, y compris les moins avouables. Le compromis de la Conférence de Céret, au printemps 1660, qui les faisait frontaliers français n’était qu’une bonne occasion de plus, pour eux, et une difficulté de plus pour ceux qui se souciaient réellement de la frontière. Nombreux sont les rapports qui les concernent, sous la plume des intendants puis des premiers préfets. Nombreux et bien souvent pittoresques. Il est caractéristique de trouver, dans la plupart de ces documents, une volonté de ne rien dramatiser.  La meilleure synthèse  en est, à notre avis , cet extrait du mémoire du subdélégué P. Poeydavant “... La bravoure la plus décidée est héréditaire parmi les habitants de Banyuls; ils en ont donné des preuves multiples contre les Espagnols et contre les corsaires barbaresques et c’est véritablement une peuplade à ménager. Ils sont, cependant, taxés de s’adonner à la contrebande du tabac et cela leur a attiré, depuis quelques années, des châtiments qui, peut-être, ne les ont pas encore tout à fait corrigés”   ce jugement fut porté en 1778.
A cette époque, en effet, les Banyulencs n’hésitaient pas à se rendre à Gênes pour charger du tabac de contrebande qu’ils entreposaient très provisoirement dans des cavités naturelles (covas) assez nombreuses sur leur côte schisteuse. On transportait rapidement ensuite ces marchandises, en Espagne ou en France, soit par la mer, soit le plus souvent par terre. Toute la population de Banyuls y participait mais, à la fin du XVIIIème siècle, on voit apparaître, à la rescousse, des groupes de contrebandiers venus de La Manère, de Coustouges et de St Laurent de Cerdans en Haut-Vallespir, par les crêtes des Albères. Par ailleurs, les Banyulencs assuraient dans les mêmes conditions le transbordement, depuis la haute mer jusqu’à leurs covas littorales, des marchandises diverses et interlopes que leur amenaient, depuis Gibraltar, des vaisseaux britanniques. Enfin, la plus fameuse de leurs grottes, la Cova Foradada, leur paraissait suffisamment à l’abri de l’humidité marine pour servir de dépôt temporaire au sel qu’ils allaient chercher clandestinement près des salins du Languedoc ou que les compères espagnols leur faisaient parvenir de la montagne de Cardona en Catalogne. Banyuls servait ensuite de centre de distribution, assez peu gêné par l’autorité française, mais rencontrant davantage de difficultés du côté espagnol; ce qui peut nous conduire à mieux interpréter “l’héroique” résistance qu’opposèrent les habitants de Banyuls, vieillards, femmes et enfants compris, à l’invasion espagnole de 1793.
Telle était la vie quotidienne de Banyuls à la fin de l’Ancien Regime et au début du XIXème siècle. Mais, quarante ans après le mémoire du subdélégué Poeydavant, le 13 juin 1817, le directeur des douanes des Pyrénées Orientales adressait au préfet une lettre lourde d’inquiétudes sur la méthodique et dangereuse organisation que s’était donnée Banyuls pour tirer le meilleur parti du commerce interlope. Document précieux , il contient notamment le tableau détaillé des “Sociétés” contrebandières et si on analyse attentivement ces listes, on constate qu’il s’agit d’une véritable activité municipale: huit “sociétés” groupant cinquante huit hommes parmi les plus valides et les plus influents d’une commune qui comptait alors plus d’un millier d’habitants (1505 en 1806 et 1608 en 1831). En font partie huit conseillers municipaux dont un adjoint au maire, trois d’entre eux notamment l’adjoint, sont même “ chefs de Société”. En somme, les réunions de la municipalité de Banyuls pouvaient, à la rigueur, se tenir au grand air, sur les sentiers de la contrebande. Ajoutons que les deux fils du Maire figuraient sur ces listes, dont un “résidant avec son père” qui ne pouvait ignorer ses activités. Trois autres membres de ces honorables “Sociétés” sont également mentionnés comme “résidant avec leur père”, ce qui accentue le caractère familial, voire patriarcal des équipes. Si l’on ajoute qu’elles s’adjoignaient, pour les opérations de transbordement et de répartition à terre, une très nombreuse main-d’oeuvre mixte et locale, on est véritablement fondé à parler d’entreprises municipales contrebandières.
Entreprises en effet, au sens économique et moderne du texte !
Elles travaillent pour qui leur passe commande. Nous savons par une lettre du sous-préfet de Céret en date du 27 septembre 1833, qu’à cette époque Banyuls travaillait pour des hommes d’affaires de Perpignan et de Collioure.
En entreprise qui se respecte, chacun peut se reconvertir au gré de la conjoncture: en 1817, l’activité principale était consacrée au tabac et au sel; en 1833, elle est aux tissus anglais et ce sont de vrais tissus de Manchester d’après les procès-verbaux de saisie. En 1838, contrebande de l’huile à très grande échelle, en 1839 c’est de nouveau le tabac qui fait prime, tandis qu’en 1840 on fournit les mairies et les écoles du Haut-Vallespir en bon papier de J.Whatman, Tubden Mill,de Bath (Somerset) England !.
L’organisation est remarquable et constamment améliorée.
Nous avons évoqué plus haut la composition des Sociétés, “l’élite” banyulencque qui bénéficie parfois de la complicité de Monsieur le curé. Ajoutons qu’à l’occasion on sait s’assurer le concours, tout passif, des fonctionnaires de la  commission sanitaire maritime au point qu’en 1817 déjà et en 1833 encore les sous-préfets de Céret et le directeur des Douanes réclameront la suppression de cette Commission chargée de contrôler l’état sanitaire des bateaux et de leurs équipages.
Nous avons vu les Banyulencs à l’oeuvre sur mer , suivons les maintenant à terre. La majeure partie des contrebandiers de Banyuls habitent le hameau du “Puig del Mas” situé à près de deux kilomètres du rivage. De là, ils peuvent contrôler à la fois la mer et l’arrière pays montagneux. Nous l’avons signalé, les grottes littorales ne servent que de dépôts provisoires au moment du débarquement; la douane les connaît et les visite d’ailleurs régulièrement comme l’atteste le journal de bord de la felouque de cette administration dont le service en mer est particulièrement dur Très vite, les Banyulencs font transporter ces marchandises sur la montagne frontalière. Plusieurs zones montagneuses de l’arrière-pays ont été aménagées avec des caches souterraines. Les rapports de l’Administration évoquent souvent les lieux-dits: Tour de “Keroig”, “Col de Banyuls”, “Puig del Torn”, “Pla del Raz” . Là ont lieu, surtout après 1814, les rendez-vous avec les compères et associés de St Laurent de Cerdans, Coustouges,La Manère venus du Haut-Vallespir en suivant les crêtes des Albères sur plus de cinquante kilomètres et qui repartent chargés de ballots. La Douane connaît les caches, mais il n’est pas question d’attaquer de front les Banyulencs au cours des rebats classiques, en particulier à partir de 1820. Les Banyulencs ne travaillent jamais sans leurs armes qu’ils dissimulent dans des caches  spécialement aménagées sur les collines de Cerbère et leur féroce réputation est solidement établie. Ils se sont assez peu souvent accrochés avec la Douane française qui avait décidé, à cette époque, de n’intervenir qu’épisodiquement, mais en opération “coup de poing”, pour des assainissements de grande envergure, d’ailleurs ...avec l’armée et, de plus en plus souvent, avec la collaboration espagnole. Ces opérations épisodiques (mai 1833, mai 1836, octobre 1837 et surtout 1841-42) visaient la destruction des caches. En 1833, on découvrit 2500 quintaux de sel et de tabac; on détruisit les caches, mais en 1836 on en retrouvait seize autres. Des échanges de coups de feu avec mort d’homme s'étaient produits. Il était arrivé que Banyuls se révolte au point d’incendier la felouque des Douanes, le “Linx” en 1833. Il fallut à deux reprises au moins contrôler minutieusement le désarmement de toute la population et dissoudre la Garde Nationale locale. Mais, c’étaient les douaniers espagnols qui étaient les “bêtes noires” des contrebandiers de Banyuls.
Des rapports avec d’horribles détails décrivent des rencontres sans merci se terminant par la mort et l’émasculation des douaniers espagnols.  A la férocité s’ajoutent le mépris et le cynisme, comme lors d’une intervention combinée des Douanes en 1833 pour saisir à la Cova Foradada un dépôt de sel récemment stocké par les Banyulencs. Ceux-ci avaient rassemblé, autour du lieu, le plus grand nombre de leurs concitoyens pour intimider les douaniers, mais c’était surtout le parti espagnol qui était visé. Le directeur des salins de Catalogne s’y trouvait et faisait l’objet de telles menaces qu’il avait demandé un report de l’opération qui consistait à noyer le sel découvert en ce lieu. Le sous-préfet de Céret, mis au courant, dut demander au maire de Banyuls de modérer ses administrés, sous peine d’intervention de la force armée.
Il fallut à plusieurs reprises user de mesures répressives. Les habitants s’en montrèrent surpris et protestèrent auprès du sous-préfet de Céret.
C’était significatif d’un étrange et dangereux état d’esprit de gens voulant vivre en dehors de toute contrainte!
A cette dégradation morale et de plus en plus inquiétante pour l’ordre public, il faut ajouter le danger que pouvait représenter la redoutable efficacité de l’organisation contrebandière de Banyuls, quand elle se mettait au service de véritables réseaux internationaux de trafic de grande conséquence politique et économique. Tel fut le cas entre 1820 et 1828,  lorsque la Catalogne voulut s’industrialiser. Elle avait un besoin important de “machines” et de techniciens. Si les matériels réussissaient clandestinement à passer la frontière à la Tour de Carol, il n’en était pas de même pour les techniciens; les embarquements à Marseille ou à Sète étant sévèrement contrôlés. C’est la qu’intervenaient les Banyulencs. Ils étaient les spécialistes des missions particulièrement risquées. Eux ne pratiquaient pas les havres surveillés et leurs bateaux très maniables et légers pouvaient s’avancer très près des grêves sablonneuses sur lesquelles on les hissait, ou se glisser entre les écueils de la côte rocheuse dont ils étaient les maîtres. Voila pourquoi ils exploitaient, le cas échéant, les liaisons clandestines entre les lagunes septimaniennes ou de la Salanque et les criques désertes de la Costa Brava au sud du Cap Creus. Ils n’avaient pas leur pareil pour les opérations délicates et leur position géographique offrait le double avantage de permettre l’acheminement des hommes ou des “ mécaniques” particulièrement recherchés et qui avaient suivi, soit la route d’Aquitaine, soit celle de la vallée du Rhône. Vraie situation de monopole que les entreprenantes “Sociétés” de Banyuls se seraient bien gardées de négliger.
Tout ceci représentait un danger croissant pour l'ordre public français et espagnol et même pour la politique économique française de la première révolution industrielle..Une reprise en main s'avérait nécessaire.
Cette reprise en mains sera développée sous le titre :La francisation de Banyuls